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8 oct 2016

RENCONTRE avec François-Xavier Roth
Les passerelles du temps

Le 6 octobre dernier, François-Xavier Roth a dirigé au Palais Universitaire l’orchestre Les Siècles avec deux œuvres que tout semble opposer, le Magnificat de Bach et Tehillim de Steve Reich, mais qui au final se rejoignent dans une ferveur commune. Quelques heures avant le spectacle, il nous exprime ce qui lui semblait essentiel dans le fait de les proposer ensemble, interprétées par les mêmes musiciens.

Vous avez affirmé que « de réunir les deux œuvres, Tehillim de Steve Reich et le Magnificat de Bach était un vieux rêve ».

La démarche s’inscrit exactement dans le projet des Siècles. Cet orchestre que j’ai imaginé joue sur les instruments d’époque, mais il exprime aussi la volonté de faire des ponts entre les époques et les publics. Le public de la musique de Reich n’est pas forcément celui qui vient écouter une Cantate de Bach, ou l’inverse. Les Siècles cherche parfois à provoquer un choc ! Un choc esthétique, même si de jouer sur des instruments d’époque et donc de changer l’enveloppe sonore n’est pas stylistiquement quelque chose de juste. Ce choc est également une manière de rappeler combien Steve Reich a été influencé par Bach. Après, le rêve que vous évoquiez porte sur cette possibilité de réunir deux ferveurs liées à la religion de manière totalement différente, mais qui in fine ont un vocable commun : une énergie rythmique proche d’une forme de transe.

Ce sont deux œuvres vocales majeures. Elles ont le même but, louer le Seigneur pour Tehillim, louer Marie pour le Magnificat. Ces deux actes de louange vous ont suggéré de les donner à entendre l’une après l’autre ?

J’aurais pu opter pour un programme qui nous faisait débuter de manière chronologique par l’œuvre la plus ancienne pour finir par l’œuvre de notre époque, mais j’ai préféré inverser : de débuter par Tehillim permet de renforcer le choc que j’évoquais. Après, il y avait une raison pratique : l’installation technique pour Tehillim est tellement complexe que nous n’avions pas vraiment le choix. [sourire] Mais effectivement, c’est cette joie profonde des deux compositeurs, cette ferveur, qui m’ont conduit à enchaîner leurs œuvres respectives. Deux périodes différentes, deux relations à la religion différentes : quand il écrit Tehillim, bien sûr Steve Reich retourne à ses sources, mais avec ses versets des Psaumes mis en musique il va à l’encontre de la mode, alors que Bach c’était son quotidien. Pour l’occasion, nous réunissons deux gestes vraiment singuliers.

Lire 10 choses que vous ne saviez pas sur Steve Reich par France Musique

Avec pour chacune des œuvres, une relation particulière aux mots, Steve Reich met en musique des Psaumes dans leur version hébraïque et Bach s’attache à un texte latin.

Oui, tout à fait, nous pouvons constater une sorte de parallélisme, même si mon choix ne porte pas sur cet aspect des œuvres. Ce qui m’a animé, c’est ce geste commun en direction du religieux, avec grâce à la musique de nombreuses passerelles. Je parlais tout à l’heure de “transe”. Quand on écoute le premier chœur du Magnificat, on peut le situer comme du pré-Steve Reich à l’époque baroque, avec cette motricité contenue dans la musique même et ce rapport très intéressant à l’instrument : pour la première fois dans l’histoire de la musique, Bach utilise les instruments avec un affect particulier ; il manie ce grand ensemble avec un geste assez moderne en remplaçant les violons, les flûtes et les trompettes par des hautbois. À l’époque, à partir du moment où l’on se situait dans la tessiture, différents instruments pouvaient faire office, alors que là Bach opère une caractérisation des instruments qu’on retrouve par la suite dans Tehillim. En effet, Steve Reich lui aussi met en place un système d’identité sonore des parties en fonction des instruments : il va utiliser la clarinette pour gagner en rondeur klezmer ou jazzy, puis le hautbois qui est un peu plus vert, un peu plus précis, et à la fin les flûtes et les percussions en métal pour l’Alléluia. Chez les deux compositeurs, la dramaturgie se manifeste dans le choix de leurs instruments.

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Là, avec Tehillim, vous vous intéressez à une œuvre qui opère une bascule dans l’œuvre de Steve Reich qui rompt avec la structure minimaliste un peu stricte. Comme il le dit lui-même, il va vers un « ailleurs ».

Il faut que je précise que je ne suis pas un chef d’orchestre qui dirige autant de Steve Reich que d’autres. Même si c’est un compositeur qui me fascine, je ne suis intéressé que par certaines œuvres – ce qui, bien sûr, ne veut pas dire que je n’aime pas l’ensemble de sa production. Il y a plein de choses que je ne pourrai pas faire, et puis il y a plein d’œuvres de Steve Reich sans chef. C’est le cas d’18 Musicians que j’aimerais bien faire, mais qui s’exécute sans chef – je pourrais tout au plus jouer du piano ou des percussions. [sourire] Quand Tehillim a été publié en disque, je me suis senti hypnotisé par cette œuvre. Depuis, j’ai voulu la diriger, ce que j’ai déjà fait plusieurs fois. C’est une œuvre qui constitue un challenge pour tout le monde, l’une des plus complexes à monter de Steve Reich et en même temps d’une jubilation, d’une joie extraordinaire. Donc, plutôt que de la situer dans l’œuvre de Reich, je la choisis pour ce qu’elle est : une œuvre toujours aussi moderne, bouleversante et remuante. Avec ses différentes parties qu’on peut déceler ou pas, cette transe d’à peu près trente minutes interloque. Elle constitue une sorte d’OVNI, je crois qu’il n’y a pas d’autres œuvres comme Tehillim dans l’histoire de la musique.

Vous exprimez une affection particulière pour le regretté Nikolaus Harnoncourt qui parlait d’une violoniste en capacité de jouer Bach le matin et Bério l’après-midi. Vous évoquiez à propos de cette anecdote un « bon équilibre des choses ».

Dans l’histoire de l’interprétation musicale, je remarque qu’on a aujourd’hui cette chance d’arriver à une sorte d’“idéal”. Après, il est vrai que chaque époque exprime son idéal d’interprétation musicale. Mais nous nous situons à un point d’équilibre, un point de rencontre avec un niveau de connaissance extrêmement plus précis qu’il y a de cela 30 ou 50 ans sur les musiques du passé. Des connaissances qui se doublent d’un intérêt renoué pour les interprètes avec la musique de leur temps. Si vous posiez la question des répertoires dans les années 60 ou même les années 80, les musiciens un peu partout dans le monde, et notamment en Europe, se montraient beaucoup moins curieux qu’aujourd’hui. Nous connaissons aujourd’hui au contraire une génération d’interprètes en Europe, aux Etats-Unis ou en Asie, qui sont en capacité d’être ce que l’interprète se doit d’être : une sorte de caméléon qui va s’adapter aux époques, aux esthétiques et aux styles, avec toujours cette idée de se fondre dans ce que le compositeur a voulu exprimer au moment où il a écrit et donc de rendre justice le mieux possible à chaque œuvre. L’orchestre Les Siècles et ce geste interprétatif autour du programme de ce soir [le 6 octobre dernier, ndlr] sont révélateurs de cela : sans tendre à rien d’universel dans un sens fédérateur ni rassembleur, on peut convoquer des époques différentes dans des conditions esthétiques et stylistiques optimales et finalement donner une expérience du concert qu’on ne pouvait pas donner avant. Le programme de ce soir eut été possible il y a 20 ans avec deux orchestres différents, l’un spécialisé dans la musique baroque, l’autre dans la musique moderne. Là, ce sont Les Siècles seuls, avec quelque chose de fondateur pour nous : généralement, le public est attiré par ce qu’il connaît – sauf ici à Musica, où il exprime un goût extraordinaire pour la nouveauté –, mais là les musiciens lui disent « Nous aimons la musique de Bach, mais venez entendre une chose que vous n’avez peut-être pas encore entendu en concert ». Sur la base du contrat de confiance qu’il établit à travers la musique de Bach, ça me semble très important : ils emmènent le public vers la musique de notre temps.

Par Emmanuel Abela - Photo François-Xavier Roth : Marco Borggreve - Photo orchestre Les Siècles : Ansgar Klostermann

Plus d'informations sur le concert Reich/Bach dans le cadre du festival Musica

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