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6 oct 2016

STEVE REICH
Louanges de la terre

En ouverture du Magnificat de Jean-Sébastien Bach, une autre œuvre à très forte charge spirituelle : Tehillim (1981) qui marque un vrai tournant dans l’œuvre du compositeur américain Steve Reich.

En tant qu’amateur de Steve Reich, je ne puis que réserver une place particulière à Tehillim. Sans doute parce que cette composition en deux parties revêt une dimension hautement spirituelle et surtout parce qu’en 1981 elle marque une rupture avec l’apparition des mots dans l’œuvre du célèbre compositeur répétitif américain. Certains m’objecteront que les mots étaient déjà présents dans ses premières œuvres électroniques It’s gonna rain ou Come out sous la forme de courtes phrases échantillonnées puis mises en boucles. Mais les mots ne servaient alors que de matériau à ses recherches sur des compositions basées sur le « processus graduel » qu’il a expérimenté durant toute sa première période.

Or là, la bascule est réelle. Non seulement les mots apparaissent mais en plus ils sont empruntés au texte sacré : Tehillim n’est autre que la mise en musique de quatre psaumes – le mot Tehillim signifiant lui même dans sa version hébraïque « psaume », littéralement « louange ».

Le premier texte choisi par Steve Reich s’appuie sur les vers 2 à 5 du Psaume 19 (vers 1 à 4 dans la version chrétienne). La traduction qu’en donne Olivier Cadiot dans la Nouvelle traduction de la Bible est la suivante :

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Pour le deuxième texte (Psaume 34, vers 13 à 15, 12 à 14 dans la version chrétienne), avec comme traduction :

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Les troisième (Psaume 18, vers 26 à 28) et quatrième (Psaume 150, vers 4 à 6) textes affirment une triple nécessité : la justice, la miséricorde et la pureté. Ils se terminent par une ultime exhortation à la louange :

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Cette exhortation, Steve Reich la suit presque à la lettre tant il enrichit son orchestration : trois voix de femmes, cinq percussions, deux clarinettes, deux hautbois, un cor anglais, deux orgues électriques et un quatuor à cordes. Les percussions se situent à la hauteur de la solennité que le compositeur affiche pour l’occasion : des tambourins sans grelots, des petits tambours à main comme ceux, il l’avoue au détour d’une interview à l’époque, « que jouait Miriam au bord de la mer Rouge ». Les mêmes tambours donc, qui sont évoqués dans le Psaume 150.

Pour renforcer cette approche quasi documentaire, il a recours au claquement des mains et aux maracas, des instruments dont on se servait dans tout le Moyen-Orient au cours de l’Antiquité. Or, il se défend de toute approche « musicologique ». Il a choisi les Psaumes pour leur « évidente musicalité », se basant sur les mots pour créer quelque chose de nouveau. Là, ce qui change véritablement pour lui, c’est de partir d’un matériau traditionnel et de composer la musique à partir de l’accentuation propre aux vers dans leur version originale hébraïque. Les lignes mélodiques sont fixées par le chant, y compris quand les voix dialoguent. D’où une émotion particulière à l’écoute, notamment quand les voix se superposent.

Ce qui est plus troublant, et c’est naturellement ce qu’il ne formule pas en temps réel – peut-être n’en prend-il conscience lui-même que plus tard –, c’est que ces Psaumes mis en musique dans leur version hébraïque renvoient à sa culture juive. Tout au plus, admettait-il une plus grande liberté dans le fait de mettre en musique les Psaumes que s’il avait dû le faire à partir d’autres extraits bibliques chantés à la Synagogue, comme le Livre des Prophètes par exemple. Il estimait alors que « la tradition de chanter les Psaumes s’était perdue chez les Juifs occidentaux ». Ce qu’il ne dit pas, c’est pourquoi ce choix d’un texte biblique – et qui plus est dans sa version hébraïque –, surtout à un moment où il estime lui-même la nécessité d’effectuer un « bond définitif » vers quelque chose de nouveau. À la fin de la décennie, les choses s’éclaircissent pourtant avec l’œuvre Different Trains en 1988 – vu à Musica en 1989 avec le Kronos Quartet ! –, dans laquelle il compare deux types de trajectoires, la sienne gamin dans les trains qui le conduisaient en vacances à travers les Etats-Unis au début des années 40, la leur dans les trains qui les conduisaient à la mort en Europe centrale. Les mots sont ceux des survivants, ils résonnent en chacun d’entre nous. Chez Steve Reich, ils résonnent plus fortement encore, lui qui citait William Carlos Williams en introduction de ses Écrits sur la musique : « Répéter le thème. Le répéter et le répéter encore, tandis que le rythme monte. Le thème est difficile mais pas plus difficile que les faits à résoudre. Répéter et répéter le thème et tout ce qu’il développe à être jusqu’à ce que la pensée se dissolve en larmes ». Peut-être l’impulsion de Tehillim le confrontait-elle avec ce qui faisait le fondement d’une quête nouvelle pour lui ? À la manière d’un Georges Perec dans Ellis Island qui écrivait :

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Par Emmanuel Abela - Photo : Wonge Bergmann

Reich / Bach, concert chœur et orchestre, le jeudi 6 octobre à 20h30 au Palais Universitaire Les Siècles, London Voices (Tehillim) et Ensemble Aedes (Magnificat) Direction musicale : François-Xavier Roth

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