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3 oct 2016

RENCONTRE
Concert pour le temps présent : une expérience totale

Une semaine après – il nous a fallu le temps de la digestion, quand on aime il est plus difficile de trouver les mots – retour sur notre rencontre avec Thierry Balasse : une interview, une immersion plateau, une review. Un article total pour une expérience totale.

Les échanges avec Thierry Balasse sont toujours précieux : aussi curieux qu’ouvert, il est surtout un amateur de musiques au sens premier du terme. Qu’importe d’où elle vient, et comment elle est faite, pourvu qu’elle touche. Avec sa compagnie Inouïe, il s’est fixé un but : ramener un autre public à ces musiques : électroacoustiques, contemporaines, ou concrètes par le biais d’œuvres bien visibles. Sa démarche, outre le fait qu’elle colle aux velléités de ce blog, est aussi un souffle d’air frais sur les musiques savantes. Alors qu’il nous confiait avoir dû essuyer « le mépris » d’une certaine frange ronflante de la musique contemporaine durant le montage de son spectacle La Face cachée de la lune, il prône un croisement des genres – et un monde sans « chapelle » (sans étiquette) – pour emmener la musique vers d’autres possibilités. Après avoir écouté la rencontre autour des musiques électroacoustiques animée par Daniel Teruggi (en présence d’eriKm également), après l’avoir rencontré une nouvelle fois (comme ce fut le cas lors de sa venue en 2012) pour échanger sur son Concert pour le temps présent, j’ai eu la chance d’assister aux répétitions et de visiter l’instrumentarium en sa compagnie, puis d’assister au concert. Le genre d’expérience qui marque.

Messe pour le temps présent, première fois

« Probablement durant une fête de fin d’années d’une école de danse. Mais je ne saurai dire quand, ni évoquer une fois déterminante car je n’ai pas de lien affectif avec cette pièce. C’est en travaillant avec Pierre Henry que j’ai découvert que c’est lui qui l’avait faite. Pour moi, elle n’était associée à personne. En voyant Pierre Henry la diffuser sur un orchestre de haut-parleurs alors qu’elle n’est pas vraiment faite pour ça, en voyant que, malgré tout, c’était une porte d’entrée pour découvrir la musique de Pierre Henry, je me suis dit qu’il y avait peut-être moyen de la faire sonner autrement. Elle a été enregistrée en 1967 en monophonie, donc il y avait toutes les raisons que le timbre des instruments ne sonne pas très bien. Peut-être que le seul lien affectif que j’ai c’est que j’avais envie de découvrir le plaisir de la jouer et notamment les parties cloches, donc c’est un plaisir très égoïste. [Rires]. Il y avait aussi quelque chose de très paradoxal, Pierre Henry revendique beaucoup le côté acousmatique de sa musique alors que lorsqu’il travaille en studio, il est dans le geste. J’avais envie de réassocier cette musique à un geste. »

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Le geste

« L’exemple du potentiomètre qu’on actionne pour faire varier la hauteur d’un oscillateur n’est pas très intéressant sur un plateau, on a donc utilisé un thérémine, l’action est la même. Rejouer la Messe pour le temps présent, c’est à la fois respecter les timbres qu’a utilisés Pierre Henry, j’y tiens beaucoup, et à la fois, parfois, utiliser d’autres méthodes pour la dimension scénique et gestuelle. Au départ Pierre Henry est un instrumentiste, à chaque fois qu’il crée un nouveau son il est dans un geste instrumentiste, c’est un musicien du geste malgré tout. Pour moi un son, c’est un son qui se génère, ça me vient du fait que j’ai commencé par la batterie, sur une batterie que je m’étais fabriquée moi-même, avec des casseroles et des bidons de lessive. »

Les difficultés

« Pierre Henry a fait des découpages un peu étranges, parfois il a juste enlevé un temps dans une mesure, à la batterie par exemple, ça n’est pas simple. [Rires]. La façon dont il place rythmiquement tous ces sons électroniques est très très complexe, donc c’est compliqué à jouer. »

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La rencontre

« Grâce à Étienne Bultingaire qui m’a formé aux techniques du son quand j’avais 18 ans, il était le technicien son attitré de Pierre Henry, depuis très longtemps. On est resté très amis. Il y a eu des moments où il m’a demandé de l’assister pour monter l’orchestre de haut-parleurs, puis, il m’a demandé de le remplacer auprès de Pierre Henry. J’étais donc à son service en tant que technicien. On aimait bien parler ensemble de ses œuvres. Petit à petit, j’ai commencé à l’interpréter. Étienne nous a malheureusement quittés l’année dernière, donc j’ai pris le relais. Aujourd’hui, je suis dans une relation assez forte avec Pierre Henry : il me demande de réfléchir avec lui à la suite à donner à son œuvre, de dégager ce qu’il appelle “les essentielles”, les pièces dont il souhaite qu’on les interprète à son “départ”. Et puis il va me guider dans l’interprétation. C’est un musicien incroyable. Je lui écris beaucoup de lettres, et au sein d’une de celles-ci, je lui expliquais en détail ma démarche : pourquoi je voulais tant reprendre la Messe pour le temps présent. S’il a mis du temps à se laisser convaincre, une fois qu’il a accepté, il m’a fait une confiance absolue, m’a fourni les bandes séparées. Il a même découvert, il ne s’en souvenait plus, que la Messe contenait un slow qu’il n’avait pas utilisé, cette partie se retrouve dans le concert. »

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Les instruments

Beaucoup de curiosités sont venus agrémenter le Concert pour le temps présent.

Les gants larsen -> instrument inventé par Thierry Balasse en 2012.

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Le concept est simple. Lorsqu’on approche un micro d’une enceinte, se produit un larsen. Mais, et c’est physique (ne me demandez pas d’expliquer pourquoi), lorsqu’on approche trois micros d’une enceinte, le larsen peut se contrôler. Le son produit ressemble très étrangement à un son d’orgue : très beau.

Le spatialisateur

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« Pour la pièce Fusion A.A.N que j’ai composée, je me suis inspirée d’une photo que j’ai vue de Pierre Henry et Pierre Schaeffer au milieu d’anneaux en bois. C’était en fait une pièce unique faite par le GRM qui est un spatialisateur et qui permet de déplacer le son dans la pièce. Cette pièce a été détruite, donc on a refait faire les anneaux en bois qu’on a habillés de capteurs. »

Le piano préparé

Ce n’est pas la première fois qu’on entend un piano préparé, là, Cécile Maisonhaute modifie le son de son piano en plaçant sur ses cordes des gommes ou des bouts de bois par exemple. Des sons tout à fait étonnants.

Les sons larsens

« La plupart des sons de la Messe pour le temps présent, sont générés en bouclant les sorties d’une vieille console sur une entrée. Ce son qui monte, c’est en fait le son qui dit “non non, il ne faut pas faire ça”. Cette collection de larsens, il les met sur bande et fabrique une sorte d’arpège. Ça c’est des heures de travail : on ne peut pas le reconstituer sur scène. Cécile les joue et les reproduit sur un synthétiseur analogique. Ce n’est pas exactement le timbre des larsens mais c’est très proche. »

La cymbale-spirale

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« Il y a un autre son qu’il a fait avec une chambre de réverbération à plaque qui pèse très très lourd. Là, on a trouvé une astuce avec une cymbale découpée en spirales et dessus on a mis des pièces, des francs, je précise. »

Le résultat

Un concert en trois parties. La première ? Fanfare et arc-en-ciel, une pièce de Pierre Henry créée en 2015. Un voyage acousmatique où la lumière éclairant l’acousmonium fait office de personnage. La deuxième ? Une pièce de Thierry Balasse lui-même, accompagné de son orchestre pop : Fusion A.A.N. Des sons qui s’imbriquent les uns aux autres, qui s’agrémentent et se nourrissent, un piano préparé, le fameux spatialisateur, la performance est hallucinante – on a rarement vu un orchestre pop aussi technique ! –, la musique fait quelques détours par des instants krautrock ultra-jouissif. La dernière : la Messe pour le temps présent, un patchwork de musiques populaires des années 60 (rock, jerk, slow, etc.), revues, corrigées et augmentées de sons électroniques, le tout par Pierre Henry. Alors là, autant le dire tout-de-go et même, de manière vulgaire : c’est carrément la claque. Si les musiciens ont fait preuve d’une belle technicité sur Fusion A.A.N, là, ils explosent. Rien de tel que de sentir ce plaisir transpirant de la scène vers le public ! En tant qu’ex-bassiste, je suis sidérée de la facilité avec laquelle Élise Blanchard joue – la prestation des autres musiciens est bien entendue tout aussi excellente, il s’agit ici d’une sensibilité – (après vérification, c’est une bassiste chevronnée, elle a notamment joué au côté de –M-) : enchaînement des notes, rythmique et déhanchement, tout y est, c’est parfait. Les instrumentistes se déplacent, courent parfois, suent sûrement et la Messe pour le temps présent prend vie de la plus belle des manières qui soient : adoptée par un autre créateur et d’autres musiciens, elle prend, sous nos yeux, cette ampleur si contemporaine qu’on lui prête. Qu’importe la décennie, cette Messe-là sera toujours du temps présent. Et c’est en voyant ce concert que l’on en prend conscience. Magnifique.

Question subsidiaire : bon, et il revient quand Thierry Balasse ?

Par Cécile Becker - Photos : Cécile Becker

Aller plus loin mais sur le blog :

L'interview d'eriKm

Interview et balade sonore avec Daniel Teruggi

Rencontre avec Thierry Balasse en 2012

Ils racontent Pierre Henry

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